Un immeuble, rue de Saussure

(2018)


Depuis trois ans, j’entends parler de cet immeuble. Depuis trois mois, je passe devant tous les jours. Cela nous fait une histoire particulière. Au point de confluence du boulevard Pereire, le matin, côté Nord, je longe sa façade. En fin d’après-midi, côté Sud, il émerge de la végétation de l’ancienne ligne de chemin de fer. C’est une délicatesse de la toponymie d’avoir doublé le nom des frères Pereire en deux points cardinaux, comme pour insister sur la double expérience qu’il y a à regarder cet immeuble d’un trottoir, puis de l’autre. 


Quand il était en construction, caché derrière des palissades, j’avais l’excitation assez semblable à celle d’un joujou, de pouvoir le toucher, de savoir ce qu’il y avait à l’intérieur. Le voyant saillir des clôtures, il avait un premier abord étonnant : après des immeubles de bureau, un bâtiment en brique, et dans la perspective d’une rue aux habitations, d’un côté haussmanniennes, de l’autre modernes, mais toutes de cette clarté crème caractéristique de Paris, il était noir. Et pourtant, il n’y avait pas, malgré tout, l’impression si commune qu’il était posé là par hasard.

Il est sans doute possible de dire qu’une architecture est réussie (puisqu’après tout, chaque immeuble est un petit défi) quand, à l’échelle d’un bâtiment, elle se fait à la fois support et surface. Support de survivances, d’abord, comme le passant peut lire dans les stries du béton le même déchiffrement de la lumière que dans certains Outrenoirs de Soulages. Au vrai, les façades sont plutôt grises mais d’une nuance inverse, donc complémentaire, à celle du ciel sur quoi elles se découpent. Un soir d’été plein d’orage lui rendra l’éclat de sa matière. Mais un ciel bleu et ensoleillé tamisera, comme en contre-jour, ce béton qui tire alors vers le noir. La survivance est aussi celle d’une ancienne dialectique, cette façade rectiligne classique, miroir de celle haussmannienne de l’autre côté de la rue, qui s’affole, à partir du deuxième étage, dans un déferlement de balcons et de volets presque maniériste. Le garde-corps ressemble alors à un ruban qui, dans le même mouvement, contraint et délivre la forme. Support, enfin, d’une autre correspondance avec l’existant haussmannien, encore que seul un oiseau puisse la voir : le zinc des toitures prolonge étonnement la perspective des toits de Paris. 


Mais c’est aussi une surface, l’imagination de ce qu’en fait l’habitant, de ce qu’il est possible de voir sur le blanc des murs intérieurs, derrière ces angles qui attirent et inquiètent, et sur cette couleur grise si changeante qui réunit toutes les autres (car on sait bien que le mélange de toutes les couleurs ne donne pas vraiment du noir). 

Il est difficile de parler de la ville sans métaphore. On évoque parfois l’image de la phrase urbaine. A cet égard, l’immeuble du 120, rue de Saussure, réussit d’infinies nuances de sensations avec un vocabulaire des plus serrés. Souvent, il est aussi question de la ville comme d’un tissu, d’une trame. Et l’idée première de cet immeuble est d’organiser la couture entre les logements modernes derrière lui et ceux, plus anciens, qui lui font face. Une fluidité du regard d’abord, qui voit s’ouvrir, depuis la rue, dans la profondeur du porche, la perspective sur un autre bâtiment, tout blanc celui-là. Pour tisser au mieux ce passage, mieux valait ne pas tourner le dos à toute la zone moderne derrière, dont cet immeuble est l’un des derniers surgissements : il n’a donc pas, en réalité, une façade, mais deux. La première, comme il se doit, est sur la rue. Celui qui entre a l’impression, depuis ce matériau curieusement rupestre que peut parfois donner le béton jusqu’à ce porche au toit de bois, de passer d’un souvenir de grotte à un souvenir de cabane. Mais imaginons que l’entrée du bâtiment se fasse par l’arrière : cette expérience demeure.                                                                                                     

Une fois à l’arrière, justement, c’est plutôt la métaphore du théâtre qui vient à l’esprit. La façade ne fait pas le dos rond à l’existant mais au contraire s’organise comme la salle d’un théâtre à l’italienne dont on aurait remplacé les courbes par des angles. Il y a des loges (les balcons répartis sur les étages). Il y a même, tout en haut, le paradis (le jardin que l’on imagine d’en bas). Au vrai, à cet instant, observant la vieille dame qui fleurit son balcon tout en regardant le spectacle en face de l’immeuble tout blanc et des écoliers qui chantent, on est à Rome, piazza Sant’Ignazio. Cette place stupéfiante du baroque tardif (et là se rejoue la dialectique évoquée au début du texte) est construite comme l’hémicycle d’un théâtre, avec des bâtisses aux façades concaves, leurs balcons, leurs balustres. A Rome, comme il se doit, elles font face à une église. Ici, à un immeuble de logements, forme plus vivante de vie, et moyen délicat d’organiser un dialogue entre les regards, sinon entre les voix, dans une incessante alternance où la salle peut, à tout moment, devenir la scène.

C’est dans cet espace que le langage du béton semble le plus riche, alternant comme ailleurs les pans striés et les pans lisses. Les premiers, comme une matière vivante, irrésistiblement tactile, dont les plis d’angle entre le porche et l’arrière ont la même fragilité, la même incertitude de savoir si leur ligne droite va se prolonger intacte au-delà de la pliure que dans ceux d’une robe de bronze antique. Les pans lisses soulevant, eux, de manière substantifique, car plus dépouillée, la tension propre à toute empreinte (ce qu’est, de fait, le béton brut) et que révèle tour à tour, en ordre dispersé, la lumière toujours changeante : trace conservée d’un contact ancien ; ressemblance forcément altérée ; forme étrange devenue surface d’imagination.


L’œil suit alors le déhanchement des balcons et remonte la gouttière, happé par le jeu, si familier mais rendu puissant, là, par le contraste chromatique du bois sur le béton, de l’ouverture et de la fermeture des volets. Combien de fois par jour évolue cette composition commune qui tient autant de la partition musicale (des notes pleines, des notes creuses) que du tableau « abstrait » ?

Mais alors à quoi ressemble, au-dessus, le paradis du théâtre de tout à l’heure ? Ce sont deux jardins fendant le bloc de l’immeuble qui se divise en trois, aux étages supérieurs, comme une ramure. Pour qui regarde depuis un balcon d’angle, ces trous de verdure créent l’impression saisissante de voir d’abord, non pas la bâtisse haussmannienne en face, mais un doux vertige, un remuement calme : le vis-à-vis du même immeuble comme si c’était un autre.

Il y a désormais sur les balcons des tables, des plantes et même quelques jouets. Au retour de l’école, des enfants surgissent de la rue, des porches et même de l’arrière, inventant autant de chemins, autant de parcours. La bouture a pris : la richesse d’une architecture se mesure d’abord à la variété des expériences qu’elle rend possible à ceux qui y passent et à ceux qui y vivent.                                                                             
Hugo Martin


Images

Immeuble au 120, rue de Saussure (Paris 17ème) dessiné par l’agence TRAA (Thibaut Robert, Marion Filliatre). 


Pierre Soulages, 25 février 2009, triptyque, acrylique sur toile.

Détail d’un pan de béton strié. 

Détail de l’impératrice Livia (probablement),
1er siècle, bronze, Musée archéologique de Naples.


 
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