Paris, janvier 2018,


Reprenons, cher Khalil, reprenons notre conversation de 2014 où nous l’avions laissée. Je vous écoutais parler, vous relançant de quelques questions. C’était moins une conversation qu’un entretien un peu fasciné dont une phrase me resta : je ne suis pas un artiste. Déjà je sentais une contradiction, pour tout dire une erreur. Aujourd’hui, je peux vous répondre.

A la fin de 1929, Georges Bataille commence son court article sur l’informe par cette phrase : Un dictionnaire commencerait à partir du moment où il ne donnerait plus le sens mais les besognes des mots. L’année suivante, si l’on s’en tient à votre mot d’artiste, il écrit qu’il s’est dévaloriséLes mots ont bien le droit, en fin de compte, de bousculer les choses et d’écœurer : après quinze ans, on trouve le soulier d’une morte dans un fond de placard ; on le porte à la boîte aux ordures. Il y a un plaisir cynique à considérer des mots qui traînent quelque chose de nous avec eux jusqu’à la poubelle. Alors oui, le mot artiste doit vous faire cet effet : vous ne vous considérez pas comme tel puisque vous prélevez le rebut de la nature pour des œuvres (mais faut-il les appeler ainsi ?) que vous ne datez, ni ne signez, ni ne vendez pas. Vous n’êtes pas un artiste au sens du dictionnaire.


Mais qu’importe le sens, cherchons plutôt la besogne du mot : vous êtes enseignant à la retraite à Asilah, au Maroc. Vous flânez dans votre région. Ce que Baudelaire avait caractérisé et associé à la ville dans son texte sur le Peintre de la vie moderne, vous le pratiquez dans ce que je m’imagine être la nature. Vous flânez, observateur passionné ; peintre de la circonstance et de tout ce qu’elle suggère d’éternel ; miroir ; moi insatiable du non-moi, qui, à chaque instant, le rend et l’exprime en images plus vivantes que la vie elle-même. Sauf que vous ne peignez pas.


Il n’est pas anodin, dans votre cas, d’avoir poursuivi la citation de Bataille jusqu’à sa comparaison du mot artiste avec le soulier d’une morte ou une ordure, car c’est justement ce que vous ramenez de vos promenades : des fragments de papier et de carton ; des bois tapissés de mousse et de lichen ; des objets rendus par les hommes et par la mer. Ces objets, vous les enroulez avec de minces ficelles ou vous les enduisez de chaux pour accélérer leur dégradation naturelle, comme rendus plus vivants que la vie elle-même, toujours instable et fugitive. Vous tentez de mettre en forme, malgré tout, ce qui n’en a plus trop. Et c’est parce que tout vous est donné du monde extérieur, parce que rien (ou presque) n’est de vous, que vous ne vous dites pas artiste. Votre travail commence dans la trouvaille, comme si vous ne distinguiez pas la vie de l’art. C’est d’ailleurs ce que faisait Baudelaire en associant le flâneur au poète, au peintre ou au romancier.




A mon tour, je vous associe à un artiste : Kurt Schwitters, promeneur invétéré de sa ville de Hambourg qui, à partir de 1919 et jusqu’à sa mort en 1948, préleva des fragments de papier ramassés dans les rues, qu’il choisissait, rassemblait, assemblait, composait, colmatait dans des collages absolus. La provenance du matériau ne lui importait pas ; sa forme n’était pas préparée. Les collages de Schwitters ne racontent pas d’histoire bien que, souvent, ses fragments en contiennent (articles de journaux, tickets de métro ou de cinéma…). Je ne saurais dire si vos objets ne racontent également rien (hormis leur altération dans le temps) ; et si, comme les collages de Schwitters, le matériau y reste un matériau et le discours de l’œuvre avant tout pictural (ou plastique). Tout du moins je suis certain que, Schwitters « réduisant » presque la besogne de l’artiste au choix de ses matériaux, vous n’êtes, tout comme lui, pas indigne de ce mot.




Et cependant, c’est un dessin que vous m’avez offert (cette lettre en est d’ailleurs, avant tout, le remerciement) ; un étrange dessin avec peu de traits et d’énormes blocs de couleur brune ; un dessin où semble subsister la trace, la marque plus claire de deux formes minérales ou animales qu’on aurait posées dessus ; un dessin informe et abstrait. Voilà deux mots sur lesquels je veux m’arrêter.

 
Le premier était le titre du court article de Bataille déjà cité plus haut et qu’il concluait ainsi : […] affirmer que l’univers ne ressemble à rien et n’est qu’informe revient à dire que l’univers est quelque chose comme une araignée ou un crachat (nous en revenons aux comparaisons basses de l’ordre du soulier usé ou de l’ordure). Pour qui a déjà observé un crachat sur quelque trottoir, il comprendra que l’informe dont parle Bataille n’est pas figé : c’est une métamorphose ; une forme qui sans cesse s’altère pour se recomposer ; un processus donc qui, même dans votre dessin, cher Khalil, se déplace, n’est plus une simple question formelle d’orientation, de cadrage, d’absence de bords et de détails, mais qui sort de soi comme disait Bataille, ou, comme l’écrivait un de ses exégètes, se regarde depuis les tréfonds d’où l’intensité surgit ou, plutôt, qu’elle soulève jusqu’à nous. Il ne s’agit pas de constater que pris horizontalement ou verticalement, votre dessin change ; ou que ses bords mouvants se confondent avec leur support au point de ne plus savoir si la marque brune le long de la feuille est une brûlure de celle-ci ou un prolongement du dessin. Ce qui reste, peu importe d’où on le regarde, c’est son ambiguïté matérielle et cette question des traces laissées (par quoi ?) dans la profondeur d’un support pourtant si fin. Support qui, d’ailleurs, si on le retourne, laisse croire qu’il s’agit de la feuille déchirée un peu jaunie d’un manuel de physique anglais. Il y est question d’énergie, d’activation et de réaction lente, soit exactement ce qui caractérise l’autre face que vous avez dessinée : regarder la forme pour la façon dont elle opère plus que pour ce qu’elle est.

 

Elle se rapproche, dans mon esprit, des dessins exécutés dans les années 1920 et 1930 par Jean Fautrier, qui illustra justement plusieurs livres de Georges Bataille. A lire certaines phrases que ce dernier écrivit sur l’artiste ou ce qu’un auteur contemporain explique de leur relation, on les croirait écrites pour parler de ce dessin et pour votre œuvre : la matière n’est plus réduite au sujet du tableau une fois qu’elle se fixe sur le support. […] les dessins de Fautrier absorbent à la fois une figuration de l’informe, et une façon d’exposer une énergie non assimilable (on croirait un vocabulaire de physicien) ; La métamorphose serait le résultat d’une longue observation de la matière devant le réel et de sa vérité ultime qui n’est jamais de fixer quoi que ce soit ; jusqu’à ce mot de Fautrier lui-même sur ses dessins qui restituent, en nuances d’émotion, une réalité qui s’est incorporée à la matière, à la forme, à la couleur. Je n’aime pas tout dans Fautrier, et d’abord parce qu’à l’inverse de vous, il en fait souvent trop (dans les deux sens du terme). Une fois inaugurée une idée (la « période noire », la « période grise »…), sa production tourne, presque vide de sens, à la manie artificieuse. Mais j’aime ses idées, sa mauvaise conscience de la peinture figurative, sa rage informelle, sa volonté de rompre le mur, de faire un piège à prendre la réalité.      

Prenons le second mot dont je parlais tout à l’heure, abstrait, pour l’évacuer aussitôt. On dit vos dessins, comme ceux de Fautrier, abstraits. Je crois pourtant qu’il n’existe pas d’art abstrait. Ou alors au sens qu’en donnait Littré avant qu’il ne s’applique directement à l’art, et qu’employaient déjà Van Gogh ou Gauguin : qui n’a d’attention que pour l’objet intérieur qui le préoccupe ; qui rêve. Aucune forme d’art, disait à raison Fautrier, ne peut donner d’émotion s’il ne s’y mêle une part de réel, si infime qu’elle soit, si impalpable. Cette allusion (donc cette trace), cette parcelle irréductible (donc cette marque) est comme la clé de l’œuvre. Elle la rend lisible, elle en éclaire le sens, elle ouvre cette réalité profonde essentielle à la sensibilité qui est l’intelligence véritable. Je n’ai rencontré dans ma vie qu’une personne qui préférât, pour le vingtième siècle, les images abstraites aux images figuratives car elles l’exemptaient de cette recherche de sens et de symboles dont elle ne se croyait, à tort, pas capable. Celles-là lui permettaient, au moins, de se livrer à une analyse formelle. Mais que faire, face à votre dessin qui ne se résume ni ne s’épuise justement dans une observation formelle et face à votre art qui, comme celui de Fautrier, peut être qualifié d’informel ? (dans le second sens aussi, plus trivial, de non-officiel, puisque vous ne vous reconnaissez pas comme artiste).  

 

Jean Paulhan, face à son ami, tente de définir cette manière d’art : Ce qui arrive avec l’art informel, il me semble, c’est que c’est plus loin que cette ambiguïté, ou plus avant : une sorte de période, une sorte de passage d’avant le choix, où le choix de l’événement ou de l’objet dont il fera son sujet s’agite encore, n’est pas encore tranché. C’est magnifique. Et c’est précisément la définition de votre dessin : plus loin que l’ambiguïté dont je parlais plus haut, une agitation toujours à l’œuvre, un processus permanent, jamais définitif, qui, justement, refuse de fixer en tranchant. Bataille, comme Fautrier, utilisent l’informe comme adjectif, jamais comme substantif, bien conscients que toute forme est singulière et n’a pas de statut définitif. Paulhan évoque d’ailleurs ce moment dans le devenir, plasticité, reformation, déformation, résurgence, altération perpétuelle dont l’informe est un moment et, plus loin, ces parties du concret qui [dans l’œuvre] se retirent et lui manquent. Votre dessin est la trace vivante de ce manque. Y aurait-il alors un versant de votre œuvre tourné vers la construction (les objets que vous ramassez) et l’autre, comme ce dessin, vers la destruction ou bien tout, chaque fois, ne serait-il qu’une dialectique où vous ne sauvez des objets, des formes que pour mieux mettre en avant, comme sur un autel, leur consomption et leur métamorphose ?


         Amitiés


                                                                                                                Hugo Martin



PS : cette lettre (non définitive tant elle pourrait être prolongée) doit beaucoup aux réflexions de Jean-Christophe Bailly et de Georges Didi-Huberman.



<