L’oublié(e)

(2014)



Danse, continue à danser ! Ne te demande pas pourquoi. Il ne faut pas penser à la signification des choses. Il n’y en a aucune au départ. Si on commence à y réfléchir, les jambes s’arrêtent. Haruki Murakami, Danse danse danse

 
Réfléchissant à la fin de son Roméo et Juliette, 1935,Prokofiev hésita à ne pas faire mourir Roméo au prétexte qu’un danseur mort ça ne peut plus danser. A voir L’oublié(e) de Raphaëlle Boitel, je n’en serais pas si sûr. Car c’est par là que tout commence. Laissons-la raconter l’histoire pour en être débarrassée : J’ai créé une histoire pour parler principalement du deuil. C’est une femme qui veille un homme inconscient, on ne sait pas s’il est vraiment dans le coma, en tout cas il est inconscient. Et le temps passe, et du coup cette femme vieillit. Et cet homme ne se réveille pas. Alors elle décide d’aller le chercher, elle passe de l’autre côté. Elle est d’abord bloquée dans une sorte de semi-réalité où des choses la retiennent tout le temps avant de passer de l’autre côté et de faire face aux méandres de son inconscient. J’avais bien senti qu’elle nous parlait de deuil, d’attente et de mort, mais j’ai été pétrifié par ce que je voyais.

Bien sûr c’est de la danse – elle est infiniment belle, le moindre mouvement de bras, la moindre chute est traversée d’esprit. Et pourtant, elle n’est jamais nommée. On dit cirque contemporain ou théâtre visuel et acrobatique. Oui, Raphaëlle Boitel est, comme il est joliment dit, une circassienne, tôt formée à l’académie Fratellini. Oui, elle est contorsionniste et il est fascinant de voir comment la danse absorbe cette technique en la délivrant de la simple performance. Mais ce qui est plus notable encore, s’il fallait ne sauver qu’un mot dans ces étiquettes qui ne veulent pas dire grand-chose, ce serait visuel. D’abord parce que dans le fil des chorégraphes immenses, Raphaëlle Boitel invente une écriture gestuelle, justement faite de ce mélange des genres, qui sera immédiatement reconnaissable. Ensuite parce que, ce faisant, elle dispose sur la scène des tableaux d’autant plus mémorables qu’ils sont sobres – tout de noir et de blanc, ou parfois des trois couleurs primaires – ingénieux – la coulisse qui serait le « plafond » de la scène comme si elle était renversée – techniques – l’usage époustouflant des agrès aériens et d’un vaste miroir parfois transparent qui réfléchit aussi le public  – et remplis d’images sans lourdeur – la femme suspendue dans l’air par le bassin ressemblait à L’arc d’hystérie de Louise Bourgeois et l’homme, de même, au Christ de la Piéta de Michel-Ange. Ces chorégraphies somment le spectateur de les regarder.  


Mais visuelle, la danse de L’oublié(e) l’est plus encore par son assimilation du cinéma, au point qu’après la danse-théâtre de Pina Bausch, on serait tenté de parler ici de danse-cinéma. Il n’est pourtant projeté aucune image – et c’est une grande intelligence de ne pas y avoir cédé – mais c’est le mouvement lui-même qui devient objet de projection : danseuse dans le noir éclairée par un projecteur, dont la lumière stroboscopique fait songer aux premières tentatives chronophotographiques de reconstituer le mouvement animé ; plus tard, avec des voilages semblables à ceux de la danseuse Annabelle voletant comme un papillon dans le premier film couleurs teinté à la main ; projecteur encore, final, qui sur le noir de la scène, délimite le cadre visible, le champ, de plus en plus rétréci, où les danseurs se meuvent, jusqu’à s’éteindre complètement. Usage de la technique donc, mieux que du contenu du cinéma, dont il ne faut pas oublier ce qu’il est de manière brute : une lumière projetée sur un mur. Or la lumière est une des réussites de ce spectacle. Recours à l’aspect brut et primaire de la danse, qu’elle se débatte dans le quotidien d’un hôpital ou dans le vol du rêve, mais comme délivrée, absoute du corps douloureux.

Ce refus merveilleux du corps malingre et morbide – pour des tableaux qui tentent déjà de danser la mort – créé cependant une esthétisation parfois trop présente, précise, juste pour elle-même – au détriment d’une narration qu’on semble perdre pour de bon – et, de fait, une certaine distance entre le spectateur et le spectacle. Un peu comme ce voile noir translucide devant le plateau qui tamise notre vision pendant toute la seconde partie. Un peu comme la danseuse qui, dans ses contorsions, se dit elle-même spectatrice de son corps qui va dans tous les sens. La danse n’est pas faite pour raconter des histoires – Paul Valéry parlait à raison d’une poésie générale de l’action des êtres vivants – mais si elle veut en raconter, comme Raphaëlle Boitel le dit, alors elle doit le faire à fond. Sans quoi, entre les figures narratives s’intercalent des passages indépendants qui ressemblent bassement à des intermèdes. A trop courir et voler, ces corps n’en sont-ils pas devenus moins incarnés ? Mais peut-être que l’incarnation, se faisant moins tourmentée que légère, moins décharnée qu’aérienne, est simplement plus mesurée, plus douce. De cette mesure qui lui survit quand nous quittons la salle, ni euphoriques, ni chagrin, mais comme d’une chute légère dont nous redescendrions. Avec malgré tout l’envie de tomber encore.



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